le calvaire faussaires de Dieu

Publié le par paul

Malgré l'évidence d'une habile supercherie, il se trouve
encore des « spécialistes » pour défendré le 'caracfère surnaturel des prodiges sanglants du Sacré-Cœur de Mirebeau-en-Poitou. Le pro¬tagoniste en était un prêtre qui mourut excommunié. La publica¬tion d'une partie de sa correspondance, en 1 ~94, confirme, s'il en était besoin, le caractère frauduleux des faits, en éclairant d'un jour nouveau la personnalité de l'inquiétant abbé Vachère de Grateloup.
Curieuse figure que celle de ce prêtre, âgé d'une soixantaine d'années à l'époque des faits: ordonné en 1877, vicaire durant quelques années à Saint-Savin, dans le diocèse de Poitiers, il devient ensuite précepteur dans de « bonnes familles ». Peut-être est-ce alors qu'il s'invente une légende, dorée - la prédiction de sa vocation sacerdotale qu'un prêtre réfractaire caché durant la Révo ¬lution aurait faite alors à son grand-père -, et qu'il adjoint à son patronyme celui de Grateloup :
Il disait descendre d'une famille Vachèr:e de Grateloup, mais il 'ne semble pas non plus avoir droit à ce nom de Be Grateloup (GB~ 184).
Plus tard, il s'intéresse aux apparitions de Tilly-sui-Seulles, qui ont débuté en 1896 et, le 3 mai 1903" il y prononce une homélie très remarquée :
Avec des accents prophétiques, il annonça des châtiments terribles et très prochains. Si nous ne faisons pénitence et n'observons pas les commandements, nous périrons tous (TH, 236).
Voilà qui donne le ton, d'aut'"ant plus qu'il en impose par sa sta¬ture : c'est un homme baraqué, mesurant près de deux mètres. Quand il ne fulmine pas des menaces apocalyptiques, il sJadonLe à de délicats ouvrages de dames, ses chasubles peintes et -brodées et ses tapisseries d'art religieux sont très remarquées. 11 s'est fait également une réputation de guérisseur, grâce à quelque~ notions d'herboristerie.

FAUSSAIRES DE DIEU
En 1905, il part à Rome sous le prétexte d'y défendre la cause de Tilly, mais il fait plus de mal que de bien:
Par son attitude personnelle, l'abbé Vachère fait tort à la Cause de Tilly (]V, 12).
Son séjour romain comporte de nombreuses zones d'ombre. À le croire, il aurait été nommé « chanoine et vicaire général honoris causa du diocèse de Pescina (ou des Marses), qui' dépend directe¬ment du Pape» (RB, 12), et• aurait reçu de Pie X en personne le privilège de la chapelle domestique, avec la Sainte Réserve , et celui d'édifier un calvaire. Assidu auprès.. de la mystique cistercienne Benedetta Frey ct 1913), de Viterbe, - cela n'a rien d'invraisem¬blable, car il courait les âll1es privilégiées -, il aurait célébré la messe du jubilé de sa profession religieuse et elle lui aurait remis son cru¬cifix, ce qui en revanche est parfaitement faux.
En fait, l'abbé Vachère est un mythomane et un paranoïaque qui a besoin de s'attribuer des missions et de fê;lire parler de lui 3. Cela saute aux yeux quand .on lit sa correspondance, qui nous le montre sous un aspect moins benoît et moins honorable que l'image qu'il veut donner de lui. Il y est grossier et vindicatif, arrogant, rebelle à l'autorité ecclésiastique - il insult,e copieusement Mgr Hum¬brecht, évêque de Poitiers, et se montre méprisan~ à l'égard de Claire Ferchaud, la voyante de Loublande -, et d'une mégaloma¬nie insensée :
Ce qui frappe dans son attitude entre 1911 et so'n décès, c'est son refus d'obéissance, sa rébellion contre la hiérarchie ecclésiastique. Des lettres l'attestent [ ... J. II se" positionne en martyr; ses partisans le suivront dans cette démarche, s'assimile au Christ. ... (GE, 185)
Les faits débutent officiellement le 8 septembre 1911 sur une image du Sacré-Cœur, que l'abbé Vachère aurait ra'pportée de Rome, la tenant indirectement d'une pseudo-mystique nommée Paola Sacchetti Cdon~)a biographie a été mise à l'Index): l
Vers sept heures du matin, alors que je regardais l'image en mon¬tant les marches de l'autel, je remarquai des traces rouge foncé. Je
3. J'ai fait justice de ces prétentions dans Encyclopédie des phénomènes extra¬ordinaires dans la vie mystique, Paris, F.-X. de Guibert, 1994, p. 256-261.

ALICE AU PAYS DES MERVEILLES
m'approchai de l'image et constatai des taches de sang. De plus le regard baignait dans les larmes. J'appelai les habitants de la maison pour constater le fait. L'après-midi de ce même jour vers trois heures, les taches devinrent liquides en présence d'une personne amie qui venait de Lourdes (TH, 255).
À partir de ce jour, le prodige se renouvelle 1 plusieurs fois, entouré d~une publicité qui attire par centaines les curieux et les fidèles dans la chapelle privée du prêtre:
Ce sang coulait à n'importe quelle heure du jour et devant de nom¬breux visiteurs. Ils emmenaient du sang sur des morceaux d'étoffe, images etc. Tous voulaient voir l'Image de près - et t"ous dIsaient qu'il ne pouvait y avoir tromperie. Sur cette image de papier, le sang cou¬lait et restait liquide deux ou trois heures et même jusqu'à neuf heures. Plus de trois mille personnes passaient à chaque heure du jour devant l'image. Tous tombaient à genoux et priaient 'le Bon Maître d'écarter le châtiment, car on était persuadé que c'était l'annonce de
.' plus grands événements (TH, 255).::.
L'abbé exagère manifestement. Devant l'ampleur que prend l'événement, Mgr Humbrecht, intronisé évêque de Poitiers depuis peu, ordonne le Il octobre de retirer l'image pour la' faire mettre sous scellés au séminaire de Poitiers : elle n'y saigne pas, et. des traces non équivoques de supercherie auraient alors été mises en évidence (découverte dans le « sang)} de poils de pinceau). Comme par réaction - ou défi? -, des hosties consacrées. par l'abbé Vachère versent du sang à partir du 16 octobre, et le même jour débutent les révélations attribuées au Sacré-Cœur:'
. Essentiellement marqués par la culpabilité, les messages que -lui délivre Jésus' sont catastrophistes. Ils baignent dans les malheurs annoncés, les rejets, le sang de la guerre auquel font écho les écoule¬ments dont il affirme être le témoin (GB, 188).
Finalement, l'image est rendue à son propriétaire le 15 décembre, avec interdiction de l'exposer à la vénération du public; replacée dans la chapelle, elle se remet à saigner de plus belle et à verser des larmes. Les événeq-lents se pe-ursuivent pendant plus d'un an, bien que l'évêque de P6Îtiers ait publié une mise en garde contre ce qui semble être une habile fraufie. Le 5 octobre 1912, Mgr Humbrecht ~dicte une ordonnance où il condamne les manifçstations prétendument surnaturelles et qualifie l'abbé Vachère de « faussaire et escroc ». Le 17 mars 1913, devant la per¬sistance des prodiges allégués et surtout de la publicité faite en

FAUSSAIRES DE DIEU
sous-main par leur protagoniste, il fait enlever l'image et les hosties sanglantes. Alors" deux jours plus tard, une autre effigie se met à saigner, puis è'est - le 16 septembre - une statue du Christ au tombeau qui répand du sang de toutes ses plaies, tandis que la statue de la Vierge qui complète le groupe verse des larmes. Enfin, en 1920, ce sera le crucifix prétendument donné par la mystique Benedetta Frey qui saignera .... 1
Cette surenchère au miracle se double de la multiplication de messages• attribués au Seigneur dont, en fin de compte, le sujet central est l'abbé Vachère lui-même, qualifié de « prêtre-victime » et habilité par ses voix célestes à donner des ordres aux chefs d'État
et au pape lui-même : '".
Ordonne au Pape d'avoir à faire porter à Rome les Divines Hosties sanglantes pour y être adorées. Sur son refus, je les rends, lui et tous ceux qui l'entourent, responsables des maux qui vont fondre sur
1 ,
l'Eglise et le monde (TH, 56).
Tous les efforts de Mgr Humbrecht pour réduire au silence ce pauvre mégalomane ayant échoué, l'abbé Vachère est excommunié ad personam le 22 avril 1914, « par ordre exprès de Notre Très Saint Seigneur le Pape Pie X» (texte du décret). Les sanctions ecclésiastiques n'auront sur lui aucun effet, il. continuera de vaticiner de plus belle contre l'autorité ecclésiastique et, toujours'• e~communié, sera privé de sépulture religieuse.
L'affaire a paru assez grave au Saint-Siège pour constituer une de ces causes expressément réservées au Saint-Office. Jamais Rome ne revint sur ce jugement, parce que l'abbé Vachère refusa opiniâ¬trement de se soumettre, c'est-à-dire de se taire, comme on le lui demandait, et de ne plus exhiber les images et hosties sanglantes dont il se prévalait comme autant de miracles, alors: qu'il ne s'agis¬sait certainement que de montages et de manipulations. L'abbé Vachère était sans doute un névropathe, c'est du moins ce qui res¬sort de ses agissements, mais aussi de ses lettres, bien imprudem¬ment publiées par ses adeptes.

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