Le picton - le calvaire

Publié le par kubiak

Ville au passé tumultueux, Mirebeau fut agitée peu avant la Grande Guerre· par une étrange affaire, celle du calvaire.

 

 

 

 

 

 

 

A l'époque, la vieille capitale du « Pays Mire­balais» rayonnait sur la région et dans le monde des croyants, grâce aux miracles de l'admirable vierge de saint André, sauvée par deux fois de la destruction (1). Quant aux légendes, la cité pré­servée au temps des guerres de religion par ses ânes (2), se serait certainement passée de celles venues se greffer autour de l'érection de ce cal­vaire. Mais prenons les choses dans l'ordre.

Quelques années avant que ne débute "la pre­mière guerre mondiale, arrivait à Mirebeau, Argence Césaire Yachère, prêtre de son état. Il ne venait pas pour prendre possession d'une paroisse, non, le chef-lieu de canton se trouvait déjà pourvu d'un curé-doyen assisté d'un vicaire à Notre-Dame, et d'un desservant à Saint-André. L'abbé Vachère, alors âgé de 57 ans, s'installait à Mirebeau pour, semble-t-il, y finir ses jours paisi­blement. Sur lui, on savait peu de. choses, si ce n'est qu'il était né à Lenc10ître en 1853. Certains disaient que le nouvel arrivant avait été secrétaire de la Curie romaine, et lui-même entretenait cette croyance, en se promenant avec une calotte vio­lette d'évêque, et se faisant appeler Monseigneur.

 

 

 

 

 

 

 

 

faisant appeler Monseigneur.

 

 

 

 

 

 

 


En réalité, il n'était qu'abbé, ~t la sentence ren­due par le Saint Office à son sujet en 1913 à Rome, ne reconnaît que le «prêtre Césaire Vachère ». Le bruit circulait aussi dans la ville qu'il arrivait de la cour d'Autriche, où il avait servi comme précepteur ... Autrement dit, pour tout bon citoyen d'avant 14, Vachère s'était mis ~u service de « l'ennemi ». Lui, se disait descen­dre d'une famille Vachère de Grateloup. Les de Grateloup originaires de Bourgogne ont effecti­vement contracté plusieurs alliances en Poitou, et notamment avec les J ouslard d'Ayron.

 

 

 

 

 

 

 

Abbé pro-allemand contre évêque patriote

 

 

 

 

 

 

 

Voici donc l'abbé installé dans une maison près de la gare, où sa forte personnalité fait aussi­tôt sensation. Toutefois, au début tout au moins, l'entente semble régner entre cet homme de caractère et le clergé local. Nous le trouvons par exemple le. 20 août 1911 célébrant la messe au pélerinage de Sainte-Radegonde-Marconnay, entouré d'üne dizaine de prêtres de la région. Hélas pour corser la fête, le comte de Talhouët avait ce jour-là, ~ invité Landry, le jeune héros mirebalais (3) à venir s'exhiber dans les airs pen­dant la messe. Grave erreur, car les milliers de fidèles présents ne suivirènt l'office divin qu'avec fort peu d'attention, au grand désespoir de « La Semaine Relisieuse du Diocèse ».

 

 

 

 

 

 

 

 

Mais revenons à notre abbé qui vient, avec l'autorisation de l'évêque Mgr Henri Pelgé" de faire construire une chapelle dans sa propriété. A peine édifié le saint lieu devient le théâtre de phé­nomènes extraordinaires. Sur un tableau repré­sentant le Sacré-Cœur, les fidèles peuvent voir "le sang couler du front, des plaies, des mains et du cœur. Inutile de dire que ces manifestations jugées miraculeuses, attirent vers le sanctuaire croyants et curieux intrigués.

 

 

 

 

 

 

Le 31 mai de cette année 1911 Mgr Pelgé meurt, et le 31 août le Saint Siège nomme pour le remplacer, un prélat de la maison de Sa Sainteté Pie X, Mgr Louis Humbrecht. Même en 1911, les nouvelles vont vite, et Mgr Humbrecht est au courant des miracles de Mirebeau, bien avant d'atriver sur le siège de saint Hilaire.

Si Vachère a travaillé à la cour d'Autriche, et fréquenté assidûment les Allemands, le nouvel évêque lui, a quitté son Alsace natale pour fuir les Prussiens. Né lui aussi en 1853, dernier d'une famille de 17 enfants, il opta pour la France en 1872 et vint faire ses études au séminaire de Besançon. En 1911, il occupe la place de vicaire général de l'archevêché.

 

 

 

 

 

 

Arrivé à Poitiers le 15 novembre, Mgr Hum­brecht semble pressé de régler l'affaire de Mire­beau. Dès sa nomination, de Besançon même, il ordonne que le tableau miraculeux soit remis pour examen au supérieur du Grand séminaire, ce qui est fait fe 19 octobre. Or à Poitiers, rien d'extraordinaire ne se produit, et le 5 décembre, le successeur de Mgr Pelgé se voit contraint de

rendre une ordonnance contre l'abbé. Dans celle­ci, il lui est défendu de placer « le tableau objet

 

 

 

 

 

 

. de manifestations prétendues surnaturelles» dans' son oratoire, et de le montrer à qui que ce soit «sous peine de suspense a divinis encour ipso facto ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Un témoin a vu

 

 

 

 

 

 

L'abbé Vachère tint-il compte de cet avertisse­ment? Eh bien non, il passe outre ... Grisé sans doute par la réussite de ce que certains appele­raient une imposture, il veut faire de Mirebeau un nouveau Lourdes. Pour réaliser ce vœu dicté dit-il par le Seigneur, il décide d'acheter un terrain de 3011ectares, en pente sur la colline de Gâtine afin d'y installer un chemin de croix

L'achat s'opère selon les uns, avec des fonds venant en grande partie de Belgique eCd' All~ma­gne, et selon d'autres d'une jeune autrichienne « qui après avoir connu de fortes déceptions avait résolu de dissiper sa fortune de cette façon pour s'attirer les bénédictions du Bon Dieu » ...

Les dons affluent, et au cours de l'année 1912 le calvaire est mis en place, et les deux premières stations du chemin de croix terminées ; les per.­sonnages représentés sont en fonte, un peu plus grands que nature, et peints. Mais pendant que l'abbé se démène et active les travaux, à l'évêché on ne reste pas inactif non plus, et à la suite de «rapports défavorables », le 4 octobre, Mgr Humbrecht est amené à rendre une seconde ordonnance bien plus rigoureuse que la première.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

« Attendu qu'il résulte de témoignages multi­ples et dignes de foi que M. l'abbé Vachère àttire et reçoit dans sa chapelle des visiteu'rs auxquels avant ou après sa messe, une personne de sa mai­son fait vénérer dans une pièce voisine l'image en question ;

 

 

 

 

«Attendu que M. l'abbé Vachère fait distri­buer en France et à l'étranger des rapports sur les faits qui se seraient produits dans son oratoire ;

 

 

 

 

                                                                                     qu'il répand et fait répandre des photographies   ...•

 

 

 

 

de l'image du Sacré Cœur couvert de sang, de l'hostie et du corporal également ensanglantés, des linges imbibés et des fioles remplies du sang qui aurait découlé de l'image ou de l'hostie que l'on répète les pàroles que M. l''abbé Vachère pré­tend lui avoir été dites par le Sacré Cœur; qu'une révélation, en particulier, lui ayant enjoint de faire bâtir une église sur un terrain désigné, des personnes zélées ont commencé à provoquer des souscriptions et à recueillir des aumônes en faveur de cette œuvre nouvelle ;

 

 

 

 

«Considérant qu'il est de notre devoir d'empêchef la bonne foi des fidèles d'être sur­prise et leur charité d'être exploitée;

 

 

 

 

« Avons ordonné et ordonnons ce qui suit :

 

 

 

 

 

Article 1 er : Nous retirons à M. l'abbé Vachère le privilège de l'oratoire privé ... et nous interdi­sons sa chapelle ...

 

 

 

 

Article 2 : Nous lui renouvelons la défense de montrer ou de laisser montrer à qui que ce soit l'image prétendue miraculeuse ...

 

 

 

 

Article 3 : Nous interdisons toutes quêtes et souscription en faveur de l'église projetée ...

 

 

 

 

Article 4 : Nous avertissons très sérieusement l'abbé Vachère que s'il persiste dans l'attitude adoptée ... Nous serons obligé de lui interdire la célébration de la Sainte Messe ».

 

 

 

 

Peut-être est-ce à la suite de l'interdit jeté sur sa chapelle que l'abbé transporte son image et l'autel dans une grange près du moulin en ruines de Gâtine, à quelques pas du calvaire.

 

 

 

 

Dans ce bâtiment le miracle va se poursuivre devant les fidèles. Monsieur Daniel Aubert, l'actif secrétaire du Syndicat d'Initiative de Mire­beau a été témoin des faits, et il est formel. Toute supercherie est exclue, il a vu le sang couler de la couronne d'épines sur le front du Christ. De plus, le miracle se renouvela sur le visage du Christ de la mise au Tombeau qui se trouve dans la grotte, sous le calvaire; et la preuve que c'était du sang, il fallut recouvrir le corps du Sauveur d'une vitrine car les mouches s'y agglutinaient. Et Monsieur Aubert de conclure: «Si vous croyez ce qui se passe à Lourdes, vous devez croire ce qui se passe à Mirebeau ».

 

 

 

 


« Prétendus miracles» dit le Vatican

 

 

 

 

Cette pénible affaire vieille de 70 ans n'est pas encore résolue puisque le journal « L'Impartial» du 4e trimestre 1980 reprenantAle rapport du doc­teur Veibel de Sarrebrück, signale que selon l'analyse des laboratoires, il s'agissait bien de sang humain. Malheureusement quel crédit peut­on accorder à une analyse datée du 26 qlai 1923, donc réalisée plus de 10 ans après les événe­ments !

 

 

 

 

 

Le différent ne devait point rester longtemps sujet de discorde entre l'abbé de 'Mirebeau et ~on évêque, puisqu'il fut porté à Rome. Là, le 26 février 1913, le Saint Office rendait une sentence catastrophique pour Vachère.

 

 

 

« ... Les Eminentissimes et Révérendissimes Seigneurs Cardinaux ainsi que Moi, Inquisiteurs généraux, ont décrété que l'ordonnance de l'Evê­que de Poitiers en date du 4 octobre 1912 au sujet du prêtre Césair~ Vachère, devait être confirmée en tous points; ordonnant en outre, que l'image en question, les photographies, les hosties et tou­tes les autres choses concernant les prétendus miracles, soient remises sans aucun' retard à l'Evêque, sous la menace, s'il n'obéit pas, de prendre des mesures ultérieures».

 

 

 

 

 

 

Il ne paraît pas que ces fameuses « mesures ultérieures» fussent nécessaires ... Pour tout le monde, y compris ses amis les plus attachés, Vachère venait d'être excommunié. Les pires ragots circulèrent alors, comme en témoignent ces quelques lignes extraites d'une correspon­dance àe l'époque ... « Il paraÎt que dans la grotte repose une vierge miraculeuse pleurant des lar­mes de sang. Le Pape n'ayant rien cru aux sor­nettes de l'abbé Vachère, et celui-ci s'entêtant, il fut excommunié ». La plupart des Mirebalais croient encore aujourd'hui que le sang répandu était de la cire fondue. Or de la cire en train de fondre, cela se sent, et même de loin. Bref, le mystère reste entier.

 

 

 

Un canon braqué sur Poitiers

 

 

 

Si l'abbé avait autant de partisans, c'est aussi parce que l'homme d'église (si l'on peut dire) se doublait d'un homéopathe renommé qui soignait en imposant les mains, et en distribuant des tisa­nes. Connu de loin, il réussit, dit-on, à guérir de nombreuses personnes, dont plusieurs abandon­nées par la médecine officielle. Dans les années. 50, soit 30 ans après sa mort, certains malades se' souvenaient encore des services rendus. L'un de ceux-ci de passage à Mirebeau, ayant jugé sa tombe en mauvais état, offrit une forte somme pour l'époque, au cantonnier, afin qu'il la remette en ordre.

 

 

 

Comme on pouvait s'y attendre, à force de se compromettre avec « l'ennemi héréditaire », à une époque où les esprits étaient encore échauffés par l'affaire Dreyfus, l'abbé Vachère se trouva bientôt soupçonné « d'intelligence avec l'ennemi ». Sur une carte postale datée de 1913, nous lisons: « L 'histoire dit qu'étant précepteur à la cour d'Autriche, l'abbé Vachère réalisa une fortune « kolossale » et que notre calvaire a une origine « boche ». Nul n'a pu établir de preuves sérieuses de culpabilité, cependant les biens dudit abbé sont en séquestre ».

 

 

 


Ses biens fure"nt effectivement mis soùs séques­tre, puis la guerre venue, le voici, à tort ou à rai­son, inculpé d'espionnage. Le promoteur du Lourdes mirebalais tombait "bien bas ! On le dirige vers la prison de la Pierre-Levée à Poitiers, où il resta, dit-on, quelques temps. Si l'on en croit la rumeur publique, une lumière rouge, éclairait la nuit dans la grotte du calvaire, et ce fanal qui pouvait du haut des 150 m de la colline se voir de très loin, était un signal destiné aux autres espions ...

 

 

 

..,

 

 

 

"~ Mais la fable la plus invraisemblable qui Jsoit,

 

 

 

et que tout le monde colportait en Haut-Poitou de Poitiers à Loudun, raconte que sous la grotte du calvaire, existait un canon qui devait tirer sur la capitale poitevine lorsque les Prussiens seraient arrivés à Mirebeau. Cette légende insensée, absurde, a bercé toute ma jeunesse. Dans les années d'après-guerre, chaque fois où il était question de Mirebeau, ..que l'on aperçevait, tout là-bas sur sa colline, c'était pour entendre dire: « Mirebeau ? .. C'est là que l'espion avait ins­tallé un canon qui devait écraser Poitiers si les boches étaient venus jusque là ! ». Bref, avec la Grande Guerre , le calvaire de Mirebeau venait de rejoindre les plaques «Bouillon Kub» dans l'esprit de mes compatriote~ atteints de l'espio­nite ..

 

 

 

 

L'individu, qui en 1945, fit sa1)ter les cro.ix à l'explosif, croyait peut-être que lé canon se trou­vait toujours dans la grotte ... Mais les légêndes sont insensibles à la dynamite, et longtemps encore on parlera des miracles et du canon du calvaire.

 

 

« Les Mirebalais seront punis »

 

 

Argence Césaire Vachère devait mourir à Mire­beau le 17 juillet 1921, non sans avoir auparavant jeté l'anathème sur la ville: «Les Mirebalais m'ont fait du mâl, mais ils seront punis ». « Sans doute a"-t-on mal jugé l'abbé Vachère », se demandent aujourd'hui certains Mirebalais ... Le Syndicat d'Initiative fondé en 1972, a-t-il voulu faire œuvre réparatrice en remettant en place le calvaire de Gâtine? .. En tout cas, on ne peut que l'en féliciter ainsi que l'ensemble de la popu­lation qui participa financièrement au sauvetage.

 

 

Amis lecteurs, si au cours de vos promenandes vous passez par Mirebeau, n'hésitez pas à vous avancer jusqu'à la sortie de la ville, route de ChaInpigny-Ie-Sec. Le calvaire aux personnages identiques à ceux que Vachère y avait installés (sauf qu'il ne sont pas peints) vaut déjà à lui seul le d~placement. Mais venez y un jour où le ciel est particulièrement clair, et de l'esplanade, vous pourrez admirer l'un des paysages les plus vastes du Haut-Poitou. Dans l'est-sud-est à l'horizon on devine la forêt de Moulière; vers le sud-sud­est vous verrez les tours du « Poitiers moderne ». Tout au loin dans le sud-ouest se dessine le MOJ).t du Fouilloux, puis la forêt d'Autun. A l'ouest la vue porte jusqu'au Thouet. Dans le nprd-ouest se dresse le donjon de Moncontour. Enfin au nord, la flèche de l'église Saint-Pierre de Loudun peut s'apercevoir, alors que là forêt de Scévolles s'étale quasi ment à vos pieds. Par contre au

 

 


nord-ouest la vue est barrée par la ville d'abord, puis par la colline de Luché, qui du haut de ses 160 fi, bouche l'horizon en direction de Châtel­lerault.

 

 

Il Y a sans doute une question que chacun vou­drait voir poser : « Quelle est la position du clergé aujourd'hui, face à ce nouveau calvaire ? .. Eh bien, nous dit-on, elle n'a pas varié, on l'ignore. Au pied du monument on a bien ,vu des prêtres récitant le chapelet, entourés de leurs ouailles, mais c'était ... des Autrichiens! ».

 

 

 

(1) Voir le « Légendaire de la Vienne» de R. Mineau et L. Racinoux page 387.

 

 

(2) Voir le Pieton n° 3

 

 

(3) Voir le Pieton.. n° 19

 

 

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